Mme Okonjo-Iweala, Directrice générale: l’OMC peut parvenir à des réformes si les Membres “acceptent que nous puissions faire les choses différemment”

S’adressant au Conseil général de l’OMC dès son entrée en fonction le 1er mars, la Directrice générale Ngozi Okonjo-Iweala a appelé les Membres à “faire les choses différemment” afin de mener à bien les réformes nécessaires pour que l’OMC conserve sa pertinence, en commençant par prendre des actions rapides en vue de réduire les subventions à la pêche préjudiciables, et de contribuer à accroître la production et la distribution des vaccins contre la COVID-19. La nouvelle cheffe de l’OMC a noté que les grandes attentes suscitées par son mandat ne pourraient être satisfaites que si les Membres étaient disposés à faire des compromis et à conclure des accords.

Selon Mme Okonjo-Iweala, les perspectives de réussite de la douzième Conférence ministérielle seraient meilleures si les Membres se fixaient un nombre gérable de résultats concrets pour cette année et mettaient en place des programmes de travail à plus long terme pour traiter les questions qu’il serait irréaliste de vouloir régler pour cette échéance.

Ses remarques complètes figurent ci-dessous:

Monsieur le Président,

Excellences, Mesdames et Messieurs, bonjour. Je suis ravie d’être avec vous à Genève, même si les circonstances ne nous permettent pas encore de nous réunir tous dans la même salle. Permettez-moi tout d’abord d’exprimer ma gratitude à notre Président, M. l’Ambassadeur Walker, au nouveau Président entrant, M. Dacio Castillo, et à M. l’Ambassadeur Aspelund, pour leur travail acharné et la persévérance dont ils ont fait preuve pour m’amener jusqu’ici.

Alors que je prends mes fonctions de Directrice générale, je tiens à vous remercier une fois de plus, vous les Membres, pour les messages de sympathie et de soutien que beaucoup d’entre vous ont exprimés il y a deux semaines lorsque vous avez écrit l’histoire en m’élisant. Le grand nombre de délégations (91 au total) qui se sont exprimées est sans précédent et témoigne du désir de tous de prendre un nouveau départ.

Permettez-moi de remercier tout particulièrement les quatre directeurs généraux adjoints, MM. Yonov Agah, Karl Bruner, Alan Wolff et Yi Xiaozhun, pour avoir tenu le fort avec compétence depuis septembre. Je sais que cela n’a pas été facile. Permettez-moi également de remercier la direction et le personnel du Secrétariat pour leur accueil chaleureux, leur enthousiasme et leur désir de voir les choses se faire différemment.

Je suis honorée et touchée par la confiance que les Membres m’ont accordée. J’apporterai toutes mes connaissances, ma passion, mon expérience et ma persévérance à la tâche qui m’est confiée, en réformant l’Organisation et en obtenant des résultats.

Je suis consciente que les attentes sont grandes et je ferai tout mon possible pour nous permettre d’aller de l’avant. Toutefois, comme il s’agit d’une organisation conduite par ses Membres, je ne peux pas le faire sans vous, je ne peux pas le faire sans la coopération du personnel et de la direction. Nous sommes engagés dans un partenariat tripartite. Chaque partenaire doit jouer son rôle si nous voulons obtenir des résultats. Les grandes attentes à l’égard de mon leadership veulent dire aussi que j’attends beaucoup de vous pour m’aider à obtenir des résultats.

Je l’ai déjà dit. On ne peut pas continuer comme si de rien n’était. Nous devons changer notre approche et passer du débat et des séries de questions à l’obtention de résultats. Excellences, beaucoup d’entre vous consacrent de longues heures et de grands efforts pour faire du bon travail, qui passe largement inaperçu. Il y a dans les capitales des personnes extrêmement qualifiées qui font du bon travail. Nous disposons d’un personnel talentueux au sein du Secrétariat. Mais le monde n’en est plus conscient, ne reconnaît pas l’effort accompli, car nous ne produisons pas de résultats au rythme requis par notre environnement en rapide évolution. La semaine dernière au CNC, plusieurs ambassadeurs ont déclaré que vous, Excellences, parliez dans le vide. Vous ne vous parlez pas entre vous. Cela doit changer. Nous avons des comptes à rendre avant tout aux personnes que notre mission ici est de servir — les femmes et les hommes ordinaires, nos enfants qui espèrent que notre travail ici pour soutenir le système commercial multilatéral entraînera un changement notable dans leur existence, améliorera leur niveau de vie et créera des emplois décents pour ceux qui cherchent du travail.

Excellences, venant de l’extérieur, j’ai remarqué que le monde a un temps d’avance sur l’OMC. Les dirigeants et les décideurs sont impatients de voir les choses changer. Plusieurs Ministres du commerce m’ont dit que si les choses ne changeaient pas, ils ne participeraient plus à la Conférence ministérielle parce que c’était une perte de temps. J’ai remarqué que de plus en plus de travaux qui devraient être faits et de décisions qui devraient être prises à l’OMC le sont ailleurs parce qu’il y a une perte de confiance croissante dans la capacité de l’Organisation à produire des résultats. Mais il y a de l’espoir. Si nous acceptons tous que nous ne pouvons plus faire comme si de rien n’était, nous commencerons à mettre en place les conditions de la réussite.

Il y a quelques jours, j’ai écouté attentivement, pendant 6 heures, les 56 déclarations des délégations au CNC et j’ai relevé les priorités qui revenaient le plus souvent. Elles étaient pratiquement identiques aux priorités que j’ai exposées dans mon discours d’acceptation il y a deux semaines. Les délégations souhaitent que l’OMC contribue de manière plus significative et plus rapide à la résolution de la pandémie de COVID-19, tant en ce qui concerne la crise de santé publique que la reprise économique. Les délégations veulent que les négociations sur les subventions à la pêche aboutissent, elles veulent une réforme du système de règlement des différends, y compris le rétablissement de l’Organe d’appel. Elles veulent des mesures en ce qui concerne l’agriculture, l’accès aux marchés, le soutien interne, les mandats existants relatifs par exemple à la détention de stocks publics, au MSS et au coton. Elles veulent également des avancées sur les subventions industrielles aux entreprises d’État et sur le traitement spécial et différencié. Sans négliger les questions soulevées concernant le statut juridique des Initiatives liées aux Déclarations conjointes, les délégations souhaitent que des progrès soient réalisés en la matière, en particulier en ce qui concerne le commerce électronique, la réglementation intérieure dans le domaine des services, la facilitation de l’investissement et les MPME. On constate un désir de renforcer le dialogue et l’action s’agissant des femmes dans le commerce. Les délégations reconnaissent que la question du commerce et de l’environnement/du changement climatique est essentielle et souhaitent que des progrès soient réalisés en la matière. Les pays les moins avancés ont mis l’accent sur des questions présentant un intérêt spécifique pour eux et qui permettraient de renforcer leur croissance et leur développement, notamment la nécessité d’un traitement spécial et différencié, d’une dérogation pour les services, de règles d’origine préférentielles, etc. et aussi sur l’examen des questions liées au changement de catégorie. Les petites économies vulnérables (PEV) ont souligné la nécessité de prêter attention à leur vulnérabilité et à leur statut spécial. Pratiquement toutes les délégations ont mentionné l’urgence et l’importance de la douzième Conférence ministérielle et dit que tout ce qui a été entrepris devrait être achevé à la CM12 ou avant celle-ci en décembre. La CM12 nous fixe une échéance, mais je tiens à mettre en garde contre une surenchère des attentes pour la Conférence. Nous voulons la recette du succès, pas un échec. Par conséquent, nous devons travailler dur pour obtenir quelques résultats concrets avant la CM12, afin que les Ministres puissent se concentrer sur la ratification des accords et se mettre d’accord sur les meilleures méthodes de mise en œuvre. À cet égard, nous devons donner la priorité à l’action sur la COVID-19, tant dans l’immédiat qu’à plus long terme, et nous concentrer sur l’achèvement des négociations concernant les subventions à la pêche avant le milieu de l’année. Nous devons convenir de la feuille de route pour la réforme du système de règlement des différends et préparer un programme de travail pour y parvenir, qui pourra être approuvé lors de la CM12. En ce qui concerne l’agriculture, nous devons identifier les quelques éléments sur lesquels nous pouvons aboutir, tels que les subventions à la pêche, la MSS, le coton et la dérogation humanitaire pour le PAM, qui est essentielle pour les économies des îles du Pacifique, comme nous l’avons entendu il y a quelques jours. Nous devons proposer un programme de travail sur les subventions, tant pour le soutien interne que pour les subventions industrielles, qui pourra être adopté à la CM12. Nous devons affiner notre approche du TSD en gardant à l’esprit à quel point cela est crucial pour la marge de manœuvre des pays les moins avancés en particulier. Pour le reste, examinons les travaux sur le commerce électronique, la facilitation de l’investissement, la réglementation intérieure dans le domaine des services, les MPME, les femmes et le commerce, et la question des liens entre commerce et climat pour voir sur quels aspects de ces importants programmes de travail nous pourrons avancer à la CM12. En bref, je propose que nous déterminions trois ou quatre résultats clairs à atteindre avant la CM12 et, pour le reste, des programmes de travail à adopter lors de la Conférence.

Permettez-moi, Mesdames et Messieurs, de consacrer un tout petit peu de temps à la COVID-19. Nous avons une demande de dérogation à l’Accord sur les ADPIC de la part d’un nombre croissant de pays en développement et le dialogue s’intensifie. Parallèlement, je pense qu’on devrait arriver à faire plusieurs choses à la fois et nous concentrer également sur les besoins immédiats de dizaines de pays pauvres qui n’ont pas encore vacciné une seule personne. Des gens meurent dans les pays pauvres. Nous venons de recevoir notre premier lot dans le cadre du mécanisme COVAX au Ghana la semaine dernière et d’autres suivront, mais ce ne sera pas suffisant. Il y a une grave insuffisance des approvisionnements et certains pays détournent des livraisons du mécanisme COVAX en faisant de la surenchère. Le monde a une capacité normale de production de 3,5 milliards de doses de vaccins et nous cherchons maintenant à en fabriquer 10 milliards. C’est tout simplement très difficile, et nous devons donc nous concentrer dès à présent sur la collaboration avec les entreprises pour ouvrir et autoriser plus de sites de fabrication viables sur les marchés émergents et dans les pays en développement. Nous devons dès à présent les amener à travailler avec nous sur le transfert de savoir-faire et de technologie. Il y aura bientôt une convention mondiale de l’industrie manufacturière où nous pourrons chercher à construire ce partenariat. J’espère également que nous pourrons entamer un dialogue et un échange d’informations entre nous et les représentants des associations de fabricants des pays développés et en développement. Excellences, cela doit se faire sans tarder si nous voulons sauver des vies. Comme je l’ai dit au début de mon allocution, il s’agira d’une solution provisoire pendant que nous poursuivons le dialogue sur la dérogation à l’Accord sur les ADPIC.

Excellences, Mesdames et Messieurs, pardonnez-moi d’avoir été aussi longue, mais nous n’avons pas un instant à perdre et le temps presse. Pour donner le coup d’envoi de cette approche, je propose de vous rencontrer individuellement et en groupes dès cette semaine. Je veux écouter, engager une réflexion, définir comment je peux contribuer à l’obtention des résultats précités. Mon bureau devrait vous contacter prochainement s’il ne l’a pas déjà fait. Permettez-moi de conclure à nouveau en vous remerciant; je me réjouis de collaborer avec vous.

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